• Prologue : la musique des sphères et les quatre départs de la science

     

     

    Cette page, qui comble une lacune de notre blog, n'a pas d'objet plus ambitieux que de proposer aux étudiants, chercheurs, ou simples amateurs, quelques documents et pistes de travail. Elle regroupe cinq études en anglais en relation directe ou indirecte avec la thématique pythagoricienne de la musique des sphères, non nécessairement coordonnées entre elles, émanant de musicologues de divers horizons.

    Ces études, dont le choix pourra paraître arbitraire, ne sont pas le reflet d'un "consensus académique", ni d'une représentation uniforme de l'histoire des idées, mais, ce qui nous semble plus heureux, d'un état de la question.

    Chaque article est précédé d'une brève présentation de l'auteur en français.

    Nos chaleureux remerciements vont à Richard Crocker, Joscelyn Godwin et Leon Crickmore pour avoir très gentiment facilité la mise en ligne de leurs textes, ainsi que pour leurs généreuses réponses.

    Les notes qui suivent fixent, en guise d'introduction, quelques repères historiques et critiques.

     

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    Par l'expression "musique des sphères", on entend, habituellement, un ensemble de conceptions selon lesquelles "l'organisation musicale du son" et "l'organisation du ciel" renvoient à des réalités transcendantales et opérationnelles du même ordre, et constituent, par suite, des problèmes scientifiques de même nature.

     

    a. La synthèse mésopotamienne

     

    Une enquête sur les origines de la théorie musicale qui prendrait pour base la légende des initiations de Pythagore aurait peu de chance d'être productive, puisque, selon ce légendaire, Pythagore aurait voyagé dans tous les pays de haute culture, rencontré tous les sages de son temps et reçu à peu près toutes les initiations existantes à son époque. Toutefois, malgré cette difficulté de principe, l'enquête, depuis les travaux précurseurs de von Thimus, s'est principalement concentrée sur la mésopotamie et le patrimoine, de mieux en mieux documenté, des mathématiciens de Babylone. Selon une école dont le représentant le mieux connu est Ernest McClain, la même pensée qui, entre les civilisations de Sumer et de Babylone, a élaboré le système sexagésimal, était aussi en possession des principes mathématiques de la théorie musicale; et sur cette double base mathématique, aurait édifié une doctrine intégrale, absorbant la théologie et les fonctions traditionnelles des dieux sur la base d'analogies mathématiques, et posant les fondements d'une nouvelle science traditionnelle, la musicosmologie, ou musique des sphères, qui aurait ensuite rayonné en Inde et en Chine, notamment.

    Comme chacun sait, les questions d'origine et de primauté sont dictées par la logique de l'enquête historique, à laquelle la pensée traditionaliste dénie par principe toute autorité en matière doctrinale. Cette réserve est particulièrement justifiée pour l'évaluation des savoirs anciens, où les démarches historiques et philologiques s'avèrent, très habituellement, impuissantes à produire quoi que ce soit d'autres que leurs propres préjugés "époquaux". Que l'on songe par exemple au ridicule auquel se sont exposés les sanskritistes, ou les spécialistes de la littérature arthurienne, lorsqu'ils leur fallut, en éclaireurs, se prononcer sur la signification profonde des textes qu'ils traduisaient, ou éditaient, face aux ésotérologues ou aux métaphysiciens qui pouvaient détenir quelque lumière sur ces sujets. La démarche historique, contrairement aux désirs aberrants de l'école hypercritique, n'est jamais auto-suffisante en matière doctrinale, mais doit, pour avoir quelque poids, s'appuyer sur une compréhension intuitive et directe des enseignements auxquels elle est confrontée (intelligence qu'aucune méthode, si prudente soit-elle, ne saurait lui fournir) : ce qui est assurément le cas du courant d'enquête musicologique dans lequel s'inscrit McClain.

     

    b. L'école pythagoricienne

     

    Il existe aujourd'hui un large courant de chercheurs d'accord pour contester la valeur historique des récits relatifs à l'invention, par Pythagore ou son école, de la théorie musicale. 

    Ces récits sont, de fait, affaiblis par leur diversité même. Les uns décrivent une expérience sur des marteaux de différents poids, les autres, sur des disques de différentes épaisseurs, d'autres sur des cordes de longueurs différentes, d'autres enfin sur des vases remplis de différentes quantités d'eau. Mais c'est peut-être ici le lieu d'inverser le proverbe selon lequel "le sage montre la lune, et l'idiot regarde le doigt". Car il évident que l'important ici n'est pas la lune (la théorie musicale) mais précisément les différents doigts qui la désignent; l'important est la manière dont les équations de la musique sont exhibées, exemplifiées par des situations physiques et des protocoles d'expérience reproductibles. Bref, l'important dans ces légendes n'est pas l'invention historique de la théorie musicale, mais, sur la base de cette dernière, celle - autrement plus significative en l'occurrence - de la physique théorique, et avec elle, celle de l'ensemble des conceptions qu'on a coutume d'identifier sous le nom de "science", et d'associer historiquement à l'essor de la pensée grecque.

      

    c. La révolution copernicienne

     

    Il est d'usage d'appeler ainsi le petit déplacement, la pichenette consistant à remettre "l'église au centre du village", le soleil au centre du système des planètes, bien qu'il ne s'agît, en pythagorisme, que de la divulgation d'un "secret de polichinelle".

    Dans son étude sur Kepler et Kircher, Godwin nous montre que la révolution scientifique s'est effectuée, par deux chemins différents, sous l'égide du Timée de Platon. D'une part, par le biais de la théorie des solides réguliers, dans laquelle Copernic voyait un modèle pour la construction du système des planètes (idée qui fut reprise à son compte par Kepler); d'autre part, par l'idéologie scientifique de l'harmonie des sphères, à laquelle Copernic n'adhérait pas, mais qui fut remise en jeu par Kepler.

    Godwin relate que la doctrine de l'harmonie des sphères constituait, pour plusieurs savants de cette époque, un article de foi, reçu avec piété par les intellectuels de la renaissance dans le "paquet" des traditions pythagoriciennes et platoniciennes, dont se réclamait le jeune mouvement de la science. Concernant les raisons profondes de cette foi, il rappelle quelques explications traditionnelles, dont certaines sont physiques (de si grands corps se déplaçant à travers le ciel doivent produire des sons, comme le font les corps mûs sur terre); et d'autres de nature plus esthétique, selon lesquelles le Créateur, dans sa perfection, n'a pu créer le monde que selon une harmonie préétablie.

    Traditionnellement, deux méthodes existaient pour cette harmonisation du ciel. Dans la première, c'est l'alignement des astres (à partir de la terre) qui était rapporté à l'échelle de la gamme diatonique. Dans la seconde, ce sont les mouvements de ces mêmes astres qui correspondent aux ratios de la musique.

    Fort de cette "croyance", ou guidé par cette "inspiration", Kepler aurait dépensé des efforts désespérés pour tenter de faire coïncider les tons de la gamme avec les mensurations du ciel... qui jamais ne purent correspondre de façon satisfaisante... jusqu'à ce que le mouvement de la raison ait pu rendre son verdict final : le ciel n'avait décidément aucun accordement.

    Toutes les interprétations classiques de cette idéologie présupposent qu'elle s'appuie sur l'idée d'une correspondance ou d'une analogie formelle entre les réalités musicales, et les réalités cosmologiques. Mais il existe une autre voie d'approche de la question, qui présuppose, au contraire, dans cette idéologie, l'intuition d'une relation a priori entre les réalités concernées. Or tout porte à croire que chez les anciens, la théorie musicale constituait un véritable paradigme scientifique de la construction d'objets. Les sons musicaux étant considérés comme les objets les plus généraux, ou les plus universels, ils servaient de modèle pour la définition de toute réalité constructible, de tout monde possible.

    On notera en outre que, selon ce mode d'approche, la théorie musicale et la théorie des solides réguliers n'apparaissent pas comme des outils intellectuels exclusifs, ni même fondamentalement différents l'un de l'autre, mais se présentent plutôt comme deux aspects d'une seule et même réalité, d'un seul et même problème, qui est celui de la construction d'objets. (Sur ce point, voir notre article : l'invention de la théorie musicale).

    Si une même inspiration, une même intuition fondamentale a présidé aux découvertes de Copernic, Kepler et Newton, le meilleur nom qu'on puisse donner à cette inspiration n'est certainement pas celui d'analogie ou de correspondance, mais celui d'invariance. Contrairement à un préjugé tenace, le pythagorisme n'est pas la "recherche" optimiste d'une correspondance a posteriori entre des réalités différentes (entre des séries d'objets), mais l'intuition fondamentale d'une invariance dans leurs conditions de possibilité, dans la loi de construction a priori de ces objets.

    Et si l'on admet que le paradigme de la musique des sphères est celui, absolument universel, de la constructibilité des réalités physiques, alors, on doit en conclure que l'horizon de cette théorie (malgré toutes les apparences) n'est pas spécifiquement d'ordre cosmologique, (puisque les astres ne sont que des réalités physiques parmi d'autres), mais regarde, bien plutôt, du côté de la physique fondamentale, dont la cosmologie découle, seulement, comme une application particulière. Cette opinion défendue par quelques uns, dont Stephen Phillips, semble aujourd'hui faire quelques émules. Comment ne pas reconnaître, dès la caractérisation des particules par leurs ratios de spin et de charge électrique, la remise en action, à l'échelle microcosmique, des deux catégories fondamentales du lambda de Platon, gouvernées par ces mêmes logoï - rapports entre "petits entiers" - auxquels les pythagoriciens ont toujours prêté une extension physique universelle, sans limite d'agraindissement...

     

    d. L'involution de la science moderne et le moment opportun de Pythagore

     

    L'influence, à chaque commencement historique de la science, de la doctrine de la musique des sphères, pourrait, à la longue, faire que l'on se demande s'il n'existerait pas un lien entre ces deux choses, voire, si la seconde, la science, ne serait pas une conséquence immédiate de la première, ou plus radicalement encore, le développement de l'un de ses aspects.

    Ceci pourrait expliquer la relation particulière qu'entretiennent aujourd'hui encore la science moderne et la pensée pythagoricienne, qui paraissent exercer, l'une à l'égard de l'autre, la fonction de miroir. Alors que le mouvement de la première la détermine régulièrement, pour rester fidèle à son idéal de "bonne connaissance", à reformuler entièrement ses principes sur de nouvelles bases théoriques, la seconde demeure attachée à des principes immuables, dont elle n'éprouve pas le besoin de s'écarter; mais ce faisant, elle est tributaire de ce radicalisme; elle n'est maîtresse ni de son devenir, ni même de son mouvement, mais ne peut se développer que de manière accidentelle et spontanée, par des contacts sporadiques avec la science moderne.

    Au fur et à mesure que la science moderne se développe, croît et murit dans ses réalisations, sa doctrine connaît un mouvement inverse, qui est un mouvement d'involution. Ses concepts se purifient et s'avèrent de plus en plus en adéquation avec les principes universels qui ont présidé à sa naissance : ceux même de la musicosmologie.

    Cependant, la pensée pythagoricienne ne reste pas inerte. Même si elle détient, avec le gnomon, le criterium de la connaissance parfaite, elle a connu, au cours du dernier siècle, un très important développement, parallèle, ou réciproque, au mouvement d'involution de la science moderne.

    L'ampleur de ce développement a même pu convaincre certains que, jamais, auparavant, les conditions historiques n'avaient pu être réunies pour une compréhension pleine et non-aliénée de la doctrine de Pythagore.

    Le pythagorisme peut donc apparaître à ceux-là comme une pensée neuve, au sens précisé par Leroi-Gourhan où, est nouveau ce qui vient d'être créé, et neuf ce qui n'a encore jamais servi.

     

      février 2016

     

     

     

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