• LA GRUE (1/3) - Muses

    LA GRUE

     

       

     

     

     

    MUSES

     . Mythe

    LA GRUE (1/3) - Muses . Logique

    LA GRUE (1/3) - Muses . Education

     

     

    LA GRUE (1/3) - Moires

     

                 NATURE                                                               GNOSE       

            A. La faune                                                            1. Chimie     

               B. La montagne                                                     2. Conversion     

              C. Le jardin                                                            3. Kabbale     

     

     

     

     

     

     

     

     

    INTRODUCTION

     

     

     

    Cette étude s'apparente dans sa forme à une mosaïque de symboles, puisés au pythagorisme, à la rose-croix et à la franc-maçonnerie. Nous avons voulu faire fonctionner ce matériel — que le lecteur pardonne nos maladresses — comme un "organon" ou comme un levain pour la recherche imaginative. Le concept organisateur est la Grue, qui sera le référent maître pour toute la classe des oiseaux des marais (échassiers et palmipèdes)

     

    Car c'est un constat surprenant qui a initié notre enquête : en grec, le mot grue (geranos) désigne à la fois un oiseau, une échelle, et un engin mécanique. Cette triple grue nous apparaît comme un reflet bien caractéristique de la triple déesse. Les Nautes gaulois ont érigé un pilier où l'on peut admirer les dernières lueurs d'une culture celtique ; en particulier un taureau aux trois grues (tarvos trigaranos), qui est probablement une allusion à l'astérisme des Pléiades.

     

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    Paradoxalement, c'est la tradition islamique (apocryphe) qui nous fournit, via l'histoire des gharânîk, le renseignement le plus précis sur la relation entre les grues et la triple déesse. Dans un passage abrogé de la sourate de l’Etoile, les trois déesses pré-islamiques auraient été comparées à des grues : « Ce sont en vérité des grues sublimes dont l’intercession est ardemment espérée ».

     

    Une triade pré-islamique rapprochée à juste titre des fées du destin indo-européennes : telles ces Moires grecques que Platon attachera dans sa République à la figure des Muses. Et si Hésiode donne le nom des « neuf soeurs issues du grand Zeus », il est une autre tradition qui, à Delphes notamment, n'en compte que trois : les Muses y sont identifiées aux cordes de la lyre (Hypate, Mèse, Nète) et Plutarque les compare explicitement aux trois Parques.

      

    Pour Walter Otto, la Muse n'a pas son équivalent dans les autres peuples, si tant est que dans sa voix retentit la vérité de toutes choses : elle est elle-même le chant. Ce particularisme grec relatif au chant et à la musique est un point de controverse qui possède des homologues exacts dans les domaines mathématique (théorème de Pythagore) et linguistique (philosophie non grecque). 

     

    Pour nous, l'esprit grec aura donné aux anciennes connaissances d'Egypte et de Mésopotamie un fondement nouveau et proprement rationnel. On admire à juste titre la complexité des gammes babyloniennes, et la fascinante « musique gelée » des monuments égyptiens : ils témoignent, sans aucun doute possible, de leur connaissance des harmonies. Est-elle pour autant équivalente à cette harmonia tou kosmou des Hellènes ? On sait que la sphère fût un opérateur central de la pensée pythagoricienne : la circularité y est désormais définie par le concept d'équidistance, qui exprime cet idéal de commensurabilité propre au kosmos et au logos. Ce dernier, signifiant à la fois parole et rapport mathématique, indique que pour le grec la parole ne consiste pas seulement à dire mais à rendre compte dialectiquement. La vérité grecque conçue comme dévoilement ajoute la dimension opérative de la catalogie à une révélation qui serait simplement contemplée.

     

    Il nous semble que la mousiké grecque ne donna pas seulement naissance à la tragédie, mais aussi au lyrisme, qui désigne ce genre poétique dont la source est précisément toute humaine, par opposition à la sensibilité antérieure qui se tourne irrésistiblement vers l'épopée. C'est le caractère autonome du lyrisme qui le distingue pour nous comme Chant au sens propre.

     

    Qu'il nous soit permis de relever que cette tradition lyrique semble avoir sa source dans la zone d'influence thrace, que nous identifions au sillage d'Orphée. C'est effectivement de Lesbos et de Samothrace que nous viennent les traditions les plus pures relatives à cette naissance de la Musique. Au VIIème siècle, Lesbos fut terre d'élection pour la poésie : elle vit naître Terpandre, réformateur de la musique et "plus grand citharède de son temps" ; Sappho la "dixième Muse" qui chante la passion amoureuse ; Alcée ravi par cette "sirène à la voix claire". Arion encore, charma le dauphin de sa lyre pour échapper à la noyade.

     

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    A quelques encablures de l'autre côté de l'Hellespont, se trouve l'île de Samothrace. On y célébra jadis le mariage de Cadmos et Harmonie, auquel tous les dieux furent présents, et à l'occasion duquel les Muses elles-mêmes entonnèrent un chant. Sur le plan de l'analyse mythologique, Maria Rocchi signale que par cet épisode, les dieux imposent aux mortels de nouvelles conditions de vie désormais bien distinctes des leurs. Par une simple lecture des noms, nous pouvons effectivement y voir la jonction historique entre ce qui relève de l'antique expérience de l'harmonie et ce qui relève du moderne raisonnement cosmologique. Un mariage qui signe donc proprement la naissance de l'harmonie des sphères — et le pythagoricien Pétron donnera, par sa ronde des mondes disposés en triangle, une figure expresse au collier que la mariée reçût en présent.

     

    Le phénicien Cadmos est en effet l'introducteur légendaire de l'alphabet en territoire grec. Les signes des lettres y seront réduits, comme nulle part ailleurs, à des formes géométriques simples ; surtout l'alphabet grec semble représenter une première analyse systématique des formes phonétiques, qui lui confère une puissance herméneutique propre. La métamorphose de cette invention sémitique ira plus loin encore : la lettre y déborde son caractère phonétique et vient désigner à la fois les nombres (un "cadeau en retour" pour l'alphabet hébreu) et les tons musicaux — trois offices de la lettre donc, que viennent rendre trois sens du mot stoicheion dans un stupéfiant parallèle avec le triple sens du mot geranos : un sens naturel et premier de "lettre", en symétrie duquel se présente le sens plus scientifique "d'élément" ; entre eux existe le "ton musical", inséparable de l'échelle logique dans laquelle il s'inscrit.

     

      

    Nous pouvons désormais confier les parties à venir aux Muses de l'Hélicon, auxquelles on aura attribué les polygones-mères, qui forment ensemble le Triangle 3-4-5 sacré d'Isis.

     

     

     

     

    △ . EMBLEME MYTHIQUE 

     

     

     

    On racontait, à Hermopolis, qu’une Ogdoade de quatre couples divins avait engendré le premier soleil. Des variantes évoquent une oie céleste, un « grand caqueteur » qui rompt le silence et pond un oeuf sur la colline primordiale. Après l’apparition du culte de Thoth, cet oeuf sera celui d’un ibis, l’oiseau associé à Thoth.

     

    A Héliopolis, c’est sur le tertre primitif benben que se pose l’oiseau benou. Le mythe en fait un oiseau mystérieux qui n'apparaît que tous les cinq cents ans, à l'occasion de sa mort et de sa résurrection : les grecs en feront ce Phénix qui accompagne « la révolution de la grande année ».

     

    Le célèbre Imhotep, introducteur du mythe osirien, marquera de son empreinte la civilisation égyptienne, par son aspiration à inscrire les lois du ciel dans des constructions monumentales. Il est significatif qu’il fut assimilé à Thoth, qui reçut par inspiration divine les trois sciences : du ciel, du script et de l’architecture. 

     

    Ainsi notre oiseau mythique possède une triple autorité au pays du Nil : création du monde dans l’éternité, régénération dans le temps, matérialisation dans l’espace. Mais cette tutelle sur les trois magistères d’Hermès est en réalité plus universelle.

     

     

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    Si le jargon est un langage technique, c’est d’abord parce qu’il est opératif : ses mots doivent posséder une efficace magique dans le domaine des choses qu’il aspire à maîtriser. Le concept de phasis forme la clef de voûte de l'astrologie grecque. Les phénomènes du ciel y expriment les actes cognitifs de l'âme du monde : ce sont des « apparences qui parlent » et toute parole magique participera secrètement de cette langue des astres. 

     

    La racine du mot jargon exprime la qualité gutturale de la phonation — ce dont le ramage de l’oie mâle, ou jars, donne une idée positive. Or la gorge tient un rôle remarquable dans le phénomène de la voix humaine : elle est à mi-chemin entre la pure vibration du larynx et la cavité buccale où se décline la série des articulations. A mi-chemin entre l’être et la pensée, c’est donc naturellement pour nous que l’oie symbolise le Verbe prononçant le monde.

     

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    La migration saisonnière de la grue, dont la formation de vol bien rangée possède un aspect quasi chorégraphique, suggère de marier l'écriture à la connaissance des temps. Pour la tradition grecque les grues sont les « oiseaux de Palamède », un héros à qui sont attribuées (avec Cadmos) les lettres de l’alphabet, qui lui auraient été inspirées par le vol de grues (en forme de V ou Y).

     

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    Enfin c’est sans détour que la mythologie de l’Inde donnera l’oie (hamsa) pour monture à son Grand Architecte (vishvakarma). Et les traditions populaires regorgent d’indices similaires, qui soulignent sa maîtrise de l'espace, tant il est vrai que la grue migre "d'un bout du monde à l'autre".

     

    Dans la mythologie française, Mélusine est avant tout une fée bâtisseuse qui entretient des liens étroits avec le monde des oiseaux et des poissons. Une indication de Philippe Walter, qui rapporte que le mot oues désignait l’oie en ancien français, donne à Mélusine les atours d’une Mère Oye, à son aise aussi bien sur terre, sur l’onde, que dans les airs. 

     

    Dans la tradition occitane, Pédauque une reine mythique caractérisée par son pé d’auca, son pied d’oie. Les compagnons bâtisseurs, les « enfants de Maître Jacques », étaient ses sujets. Mais ce pied d’oie est une particularité qu’elle partage avec d’autres personnalité, en particulier avec la reine de Saba. Des légendes juives et arabes évoquent son « pied monstrueux », et rapportent qu'elle se rendit à Jérusalem pour obtenir la guérison. Comme l’on sait, cette reine y aurait rencontré le roi Salomon — mais en réalité, c’est en heurtant le seuil du palais que son pied aurait été guéri. On assiste à un même coup de théâtre dans la version de la légende du Temple donnée par Rudolf Steiner : la reine de Saba était promise au sage Salomon ; mais c’est le maître d’oeuvre Hiram, dirigeant la construction du temple, qui captivera son regard et obtiendra sa main.

     

     

     

    JEU DE L'OIE 

     

     

     

    La victoire de Thésée sur le labyrinthe, fêtée par une danse de la grue, serait impensable sans les puissances mercurielles de l'âme — et les bestiaires grecs célèbrent effectivement le discernement et la discipline de la grue : « la nuit, elles postent des sentinelles tenant dans leur patte un petit caillou ; si en dormant elles le lâchent, elles trahissent leur défaut de vigilance ». De fait, seule une intelligence organisée et pour ainsi dire logistique peut venir à bout des circonvolutions "cérébrales" et aporétiques du labyrinthe. 

     

    Donnons le récit de Plutarque : « Thésée, à son retour de Crète, aborda à Délos ; après avoir sacrifié au dieu et consacré la statue d’Aphrodite qu’Ariane lui avait donnée ; il exécuta avec les jeunes gens un choeur de danse qu’on dit être encore en usage aujourd’hui chez les Déliens et dont les figures imitaient les tours et les détours du labyrinthe, sur un rythme scandé de mouvements alternatifs et circulaires. Les Déliens donnent à ce genre de danse le nom de grue, et à ce que raconte Dicéarque, Thésée la dansa autour du Kératôn, autel formé de cornes, qui sont toutes des cornes gauches.  »

     

     

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    On rapporte parfois que cette danse était sautillante, ou exécutée à cloche-pied, comme pour imiter la posture de la grue qui se tient sur une patte. Cette danse a été mise en parallèle avec celle effectuée par Lug lors de la bataille de Mag Tured — il fit le tour de ses troupes sur un pied, avec un oeil et une main — et il est probable que le sorcier irlandais, le corrguinech, tire son nom de la grue (corr) et de la valeur magique de l'unijambisme.

    Pourtant le héros abandonnera Ariane sur l'île de Naxos, qui sera finalement enlevée par Dionysos : nous pourrons comprendre que la sagesse de Thésée n'est pas encore pleinement pénétrée du principe d'amour. Et c'est peut être cet aspect tragique des choses que met davantage en lumière la seconde partie du mythe, qui raconte l'évasion de Dédale et Icare. Pour nous, il y a plus qu'une morale sur l'hubris. Car le meurtre de Talos par Dédale signifiait les limites de la sagesse de Dédale : une autre forme d'intelligence se levait parmi la jeune génération. Et la chute d'Icare pourrait signifier les conditions pour accéder à cette intelligence parfaitement claire, christifiée. Alors que Dédale est le principe sulfureux du PATER, Icare par son haut vol s'identifie au mercuriel PTERA, et sa chute donne le nom à l'île d'Ikarie (dans le golfe d'Ephèse), soit au principe salin de PETRA. L'intelligence nouvelle, la sagesse réchauffée par l'amour, nécessitera la descente et la mort du Fils, une "solidification" des conditions de vie qui formera le fondement d'une reconquête de l'Esprit.

     

     

    Le titre original du traditionnel de ce jeu était : « Le jeu de l'oye renouvelé des Grecs ». Bien que l'on puisse y voir un simple goût d’époque pour l’hellénisme, nous avons des raisons de penser que ce jeu entretient un lien plus profond avec le mythe architectural de Dédale. Et le folkloriste Claude Gaignebet de nous en offrir le pendant gaulois et sémitique. Car dans son exégèse de l'oeuvre de Rabelais il suggère une double équation : parcourir la spirale du jeu de l'oie revient à descendre l'escalier qui mène au temple de la Dive Bouteille, et c'est encore revenir aux fondements de la tour de Babel. En ce bosquet souterrain se pourra ouïr le caquet de la dive Oye Badebec, l'universelle langue des oisons.

     

    Avec les légendes du Temple et de Babel, nous avons évoqué deux chantiers mythiques qui suggèrent implicitement que ces espaces sacrés fonctionnent comme des axes du mondes. Mais ce pilier cosmique sera évoqué de manière plus explicite dans une légende qui complète logiquement les mythes de construction : il s'agit d'un mythe du déluge.

     

     

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses . ECHELLE LOGIQUE

     

     

     

    Ce mythe du déluge raconte comment les enfants de Lamech ont empêché la disparition des arts et des sciences en les inscrivant sur deux colonnes ; il est conté notamment dans le manuscrit Cooke (1410) :

     

    « La descendance directe d’Adam, au cours du septième âge adamique comprenait, avant le déluge, un homme appelé Lamech, lequel avait deux femmes, l’une nommée Ada et l’autre Tsilla ; par la première femme, Ada, il eut deux fils, l’un appelé Jabel et l’autre Jubal (…) Lamech eut de son autre femme, qui s’appelait Tsilla, un fils et une fille dont les noms furent Tubal-Caïn pour le fils et Naama pour la fille. Or ces trois frères et sœur apprirent que Dieu voulait se venger du péché par le feu ou par l’eau, et ils s’efforcèrent de sauver les Sciences qu’ils avaient inventées. Ils réfléchirent, et se dirent qu’il existait deux sortes de pierre dont l’une ne pouvait brûler – cette pierre s’appelle marbre – et l’autre ne pouvait sombrer dans l’eau – et on l’appelle lacerus ».

     

      

    Ce récit déploie en fait une double série :

     

    • celle des 4 enfants de Lamech — chacun est le patron d’un métier : Tubal-Caïn est le père des forgerons, Jubal invente les instruments de musique, Nahamma invente le tissage et Jabel invente l’art de dresser les tentes.

     

    • celle des 7 arts libéraux — un cursus hérité de l'Antiquité qui fut ramené à la vie grâce à l'école de Chartres, une école qui signala sa filiation avec l'esprit de Dédale par une plaque de cuivre représentant le combat de Thésée, au coeur de son remarquable labyrinthe (une plaque enlevée et fondue par les révolutionnaires).

     

     

     

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    Mais le manuscrit Cooke pose ensuite implicitement en un passage deux énigmes : « Vous devez savoir qu'il y a sept sciences libérales ; grâce à elles, toutes les sciences et techniques de ce monde ont été inventées. L'une d'elles, en particulier, est à la base de toutes les autres, c'est la science de la géométrie (…) L’aîné Jabel fut le premier à inventer la géométrie et la maçonnerie ». Nous commencerons par traiter la première énigme, qui consiste (en attribuant la géométrie à Jabel) à suggérer une correspondance complète entre les enfants de Lamech et les arts libéraux. La seconde énigme consiste à faire de la géométrie la base des arts libéraux.

     

     

     

    DEMIURGIE

     

     

     

    Le corpus des sept disciplines est divisé en deux parties : Quadrivium (arts du logos-nombre) et Trivium (arts du logos-parole) ; aussi nous sommes naturellement conduits à supposer que les 4 enfants correspondent au Quadrivium — et nous allons chercher à le justifier par la mythologie comparée. Celle-ci relève des classes d’opérations démiurgiques (cf. Encyclopédie Universalis) que nous restituons suivant l’ordre classique des Eléments : terre, eau, air, feu.

     

    • un premier groupe d’opérations démiurgiques comprend une série d’actes exemplaires quant à la possession de l'espace et du temps : répartition de parcelles de terre, arpentage, bornage et repérage. Ces actes ont leur prolongement naturel dans les techniques des bâtisseurs : le démiurge est alors architecte, maçon, tailleur de pierre ou charpentier. Ses outils sont l'équerre et le compas. Ce groupe correspond à la démiurgie au sens propre : le dème est une division administrative.

     

    • un second groupe symbolique est constitué par l'art du tisserand. L'œuvre démiurgique joue alors sur tous les outils de cet art : tissu, fil, métier, fuseau, etc.

     

    • un troisième groupe a trait au travail de la matière. Les ustensiles sont ceux de la cuisine : chaudron, coupe, alambic, etc. Le démiurge a le secret de l’ivresse : il est magicien et possède le savoir des philtres les plus puissants.

     

    • le travail du feu représente l'activité démiurgique la plus secrète. Creuset, four, soufflet, forge sont les attributs du démiurge. Le forgeron fond le métal et forge les armes du dieu suprême, mais paie de sa personne la connaissance de l'arme omnipuissante : il en reste boiteux, borgne, difforme, estropié.

      

    Le recoupement entre les métiers du manuscrit Cooke et ces données de la mythologie comparée est vraiment frappant : Jabel est bâtisseur, Nahamma tisserande, Tubal-Caïn forgeron. Seul le musicien Jubal semble, de prime abord, échapper à cette correspondance. Or le pouvoir d’envoûtement se manifeste selon trois canaux principaux : dans l’harmonie entre la bouche et du nez, se révèlent les arômes — par les yeux, les formes et les couleurs de la lumière — par les oreilles, les sonorités de la musique.  Nous affirmons que le pouvoir euphorisant des sons est polaire de la puissante attraction des arômes. Entre ces deux, on pourrait en quelque sorte imaginer Jubal comme le premier teinturier, offrant au monde le pouvoir hypnotique de la couleur.

     

    Ce détour par la mythologie comparée nous aura permis de structurer la famille de Lamech, que nous pouvons dès lors associer naturellement aux disciplines du Quadrivium, organisées quant elles selon un ordre logique, de la plus abstraite à la plus concrète : la mathématique discrète se scinde en absolue (arithmétique) et relative (rapport des nombres dans le temps : musique) ; de même que la mathématique continue se scinde en absolue (géométrie) et relative (rapport des figures dans l'espace : astronomie).

     

    LA GRUE

     

    Nous avons dès lors résolu pour moitié notre première énigme — notons tout de même que notre enquête nous conduit à associer Jabel, non pas à la géométrie stricto sensu, mais à l’astronomie qui est plus généralement une géométrie appliquée. Nous estimerons l'énigme résolue entièrement si nous pouvons montrer que le Trivium est implicitement contenu dans le Quadrivium. A cette fin, nous montrons que les arts libéraux participent d'une échelle symétrique universelle que nous allons mettre en évidence par un lemme géométrique.

     

     

     

    PROCESSUS GEOMETRIQUE UNIVERSEL

     

     

     

    Evoquée dès 1486 dans la Geometria deutsch de Matthäus Roritzer, c'est au nom d'Albrecht Dürer que sera attachée une construction géométrique associant le pentagone et l’hexagone au moyen de la vesica piscis.

     

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    Bien que superbe, cette construction du pentagone n’est qu’approchée. Nous en proposons une construction exacte.

     

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    Cette construction utilise un résultat récent sur le nombre d’or (publié en 1983), dû à l’artiste George Odom. Ce résultat, simple en apparence, possède des ramifications profondes ; il s’énonce ainsi : dans la figure ci-dessous, AB : AC = φ

     

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    L’intérêt de ce dispositif est de mettre en évidence (par la géométrie) une classe de symétries qui parcourt notre septénaire. On peut déduire les deux premières remarques de la construction de Dürer :

     

    • le point (1) et l’heptagone (7) ne sont pas constructibles à la règle et au compas ; ce sont les extrémités ou les portes invisibles de ce processus, qui se rejoignent à l’infini.

     

    • le cercle (2) permet de construire l’hexagone (6) sans changer l’ouverture du compas : c’est le principe classique de la rosace.

     

     

    Les deux dernières remarques dépendent de notre construction exacte :

     

     

    • c’est par la médiation du triangle équilatéral (3) que se construit le triangle d’or qui contrevente le pentagone (5)

     

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    • le principe du carré (4) s'apparente pour nous au principe de la perpendiculaire : c'est le croisement des médiatrices (dessinant naturellement un chrisme) qui met un terme au processus en définissant le cercle circonscrit au triangle ; et la génération du pentagone nécessite une nouvelle impulsion, une nouvelle ouverture de compas pour passer au-delà de cet horizon.

     

     

    Le caractère exact de notre construction amène deux types de propriétés bien distinctes :

     

    • en tant que résultat géométrique, il met en évidence la "syntonie" du pentagramme et de la vesica piscis. A notre connaissance, Yvo Jacquier fut le premier à la mettre en évidence.

     

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    • en tant que processus constructif, il amène d'abord une remarque mineure (mais importante pour notre étude) : la polarité du triangle et du pentagramme. Mais surtout, il met en évidence cette différence majeure vis-à-vis de la construction de Dürer : l'existence d'une seconde ouverture de compas. Dürer avait en effet pensé sa figure avec une ouverture de compas inchangée "à la manière dont le créateur aurait conçu le plan de l'univers". Notre construction nous oblige, en quelque sorte, à comprendre que le processus de crucifixion (4) fait couler le sang, et que ce sang est le vecteur d'une nouvelle impulsion, qui n'est pas commensurable au premier rayon de la création. On pourrait attribuer à ce "processus graalique", en tant qu'il se rattache à la hauteur du triangle équilatéral, le caractère du nombre irrationnel √3.

     

     

    Nous avons mis en évidence une lyre d'Orphée que sa structure de tenseur binaire rend formellement analogue au lambda platonicien. 

     

     

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    Au coeur de la série des arts libéraux que nous donnons ci-contre, se cache en pleine vue, telle une lettre volée, la théorie des médiétés. Le pythagorisme distingue en effet trois médiétés classiques (arithmétique, harmonique, géométrique) dont la présence ici dépasse pour nous la simple coïncidence nominale, et reflète un effet de structure. Le stoicheion, disions-nous, désigne à l'origine une "lettre/élément dans une série" : il est donc consistant que cette échelle générique accuse la présence des médiétés qui sont, en quelque sorte, un prototype de la série.

     

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    On peut considérer les médiétés arithmétique et harmoniques comme des antithèses, ou des inverses l'une de l'autre, alors que la médiété géométrique (seule proportion au sens strict) apparaît comme la synthèse de deux — ce qui est encore apparent dans la formule liant ces trois moyennes pour deux nombres positifs : G = √AH. On pourra assigner à ces médiétés une opération symbolique, et les disposer selon le schéma du juste milieu.

     

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    HYGIE - YOGA

     

     

     

    La donnée des 4 enfants de Lamech s’harmonise donc avec la série des arts libéraux ; et nous pourrions en réalité adjoindre le père Lamech au groupe des enfants à titre de "cinquième élément". Cet ajout n'est pas simplement "esthétique" mais correspond à une adhérence logique du nombre 5 à la structure du gnomon : où le dénombrement des carrés amène effectivement à compter 4 petits + 1 grand. Nous proposons d'illustrer ce quinaire en liant les disciplines du Quadrivium aux objets primitifs du pythagorisme.

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

     

    La déesse de la santé Hygie était associée par les pythagoriciens au symbole du Pentagramme. Il est probable que les lettres de son nom grec, ΥΓΙΕΙΑ, ont tôt été perçues comme initiales des éléments d’Empédocle — le iota central renvoyant au sacré (hieros). La thèse « cabalistique » que nous proposons va un cran plus loin.

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

    C'est par une inspiration des Muses, manifestement, que le créateur de ce blog a pu au début de ses recherches, dégager des objets primitifs du pythagorisme, qu'il a représentés graphiquement.

     

     

    LA GRUE (1/3) - Moires

     

     

    Nous avançons que les lettres ΥΓΙΕΙΑ sont aussi des symboles du « mode de fonctionnement » de ces objets primitifs. Nous en donnons une justification brève, s’appuyant sur la qualité des nombres et la forme des lettres.

     

    • au gnomon, fondé sur le principe d’invariance (1), correspond la lettre Γ qui illustre précisément une équerre.

     

    • aux solides réguliers, profondément structurés par le principe de polarité (2), correspond la lettre Y illustrant la dualité dans la tradition pythagoricienne (double voie, notamment sur le plan moral, que les latins appelleront bivium).

     

    • aux médiétés, qui consistent à harmoniser par le tiers (3), correspond la lettre A, dessinant un triangle.

     

    • à la tétractys, symbole de la foi pythagoricienne, dont le nom même signifie « rayonnement du quatre » (4), correspond la diphtongue EI qui dessine un carré long. Nous citerons à ce sujet l’opinion de Plutarque : « Pour moi, je pense que cette lettre E est en soi une dénomination parfaite de ce dieu … Lorsque nous approchons du sanctuaire, le dieu nous adresse ces mots : connais-toi toi-même … Et nous lui répondons par ce monosyllabe : EI, vous êtes, c'est-à-dire que nous attribuons à lui seul la propriété véritable, unique et incommunicable, d'exister par lui-même ».

     

    • le pentagramme ne constitue pas un objet mathématique de même type que les précédents, mais apparaît comme une opération de leur totalisation (5) ou de leur compte-pour-un, reflété dans la lettre I.

     

    Suivant leur logique propre, les mathématiques modernes ont été amenées à une redéfinition des 4 champs disciplinaires — liés par Euler dans une équation tout aussi magique que le noeud d'Hygie. Par sa polarisation nette entre les expressions entre eiπ et 1, la "plus formule des mathématiques" exprime de manière pure la structure quatrine des Oracles Chaldaïques : « en tout monde resplendit une triade, qu'une monade commande »

     

    LA GRUE

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

     

    Dans son Banquet (IV, 6), Dante évoque un semblable lacs d’amour dont la lettre I occupe le coeur. Convoquant le verbe auieo — qui signifie relier des mots entre eux —il remarque « qu’il est formé par cinq voyelles qui ne sont autre chose que l'âme et le lien de tout mot ; il présente une façon de noeud ou de lien, et, commençant par A, tournant avec l'U, il se dirige en droite ligne de I en E, puis se retourne en formant l'O. Ainsi les lettres A E I O U présentent véritablement la figure d'un noeud ou d'un lien ».

     

     

    LA GRUE

     

     

    Il nous semble dès lors significatif que pour le poète florentin, les « oiseaux de Palamède » soient précisément ceux qui savent « ourdir le fil du discours ». Nous renvoyons à l’article en ligne Dante dans le sillage des grues pour une discussion approfondie sur ce sujet.

      

    Nous avons évoqué la puissance des nombres et des formes. Mais à mi-chemin, et comme participant des deux natures, existe encore la puissance du son. Et les sonorités UGIEIA nous apparaissent, dans leur différences, comme le support d’un yoga phonologique.

     

    • à l'unique consonne G appartient la puissance la plus extérieure, la plus physique.

     

    • le son U, voyelle la plus lourde, éveillera le plan vital immédiatement supérieur.

     

    • le son A évoque la surprise, et un mouvement pour ainsi dire extatique de la passion.

     

    • on pourra goûter la qualité douce, proprement intériorisante de la diphtongue EI.

     

    • enfin c’est la joie et la grande santé qui s’expriment dans le son I.

     

    Par la légère modification d’un glyphe de Louis Cattiaux, nous pouvons composer un pentacle pour la déesse-lieuse : un mandala qui nous inspire un mantra et un mudra.

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

    Car ce Signe fera connaître le petit nom d'Hygie : et les compagnons de la déesse se salueront par le Mot de « Mani Vegat » — la vitalité magique d'Hécate-Natura est régénérée dans la pierre frontale de la conscience diurne, dont parle Schiller.

     

     

    Peux-tu me nommer le cristal

    Dont aucun joyau n'égale la valeur

    Il brille sans jamais brûler

    Il absorbe l'univers tout entier

    Le ciel lui-même se peint dans son anneau merveilleux

    Et cependant le rayonnement qu'il rend

    Surpasse en beauté ce qu'il avait reçu

     

     

    Nous pourrons y associer le Geste de la patte d'oie, le Schin qui donne à Tubalcaïn son empan. Les étoiles Deneb, Véga et Altaïr forment effectivement un « Triangle d'été » sur la Voie lactée : un triangle isiaque rectangle en Véga. 

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

      

     

     

    ACACIA

     

     

    Appliquée aux enfants de Lamech, cette triade est celle de Jabel qui bâtit, de Nahamma qui tisse, et de Jubal qui nourrit par la musique — le destin de leur frère Tubal-Caïn sera effectivement bien à part. Les aventuriers seront frappés de trouver rassemblées ici les trois ressources fondamentales qui assurent la pérennité de leurs entreprises, bien résumées dans la formule « logé, blanchi, nourri ». Et à cette sagesse populaire vient faire écho une sagesse juive : le Gaon de Vilna comprend, par acronymie, que le tamaris (אשג eshel) que plante Abraham renvoie aux trois dimensions de l’hospitalité : א pour achila (nourriture), ש pour shttiya (boisson), et ג pour linah (logement). Plus que le détail — on peut toujours prendre le ש pour initiale du vêtement salma — nous sommes frappés par l’esprit de cette interprétation. Le tamaris et l’acacia jouent des rôles très proches dans la mythologie osirienne : ils viennent recouvrir le cercueil d’Osiris lorsqu’il s’échoue sur la plage de ByblosL’irruption de cet Acacia scalaire, symbole bien connu de la Maçonnerie, donne lieu à une autre remarque. 

      

    LA GRUE (1/3) - Moires

     

    Dans la mathématique moderne, la discipline de Géométrie a quelque peu perdue son identité. L’intuition fondamentale de l’espace, sans propriétés métriques, est devenue l’objet de la topologie (initiée par la caractéristique eulérienne des solides réguliers). Aujourd’hui, la Géométrie se présente plutôt comme un « lieu commun » entre les disciplines de l’Analyse, de la Topologie et de l’Algèbre. Nous proposons de la caractériser comme leur harmonie

     

    La pétition du manuscrit Cooke, assurant que la géométrie formait la base des arts libéraux, n’était pour nous justifiée que de manière relative, par la position « terminale » de l’Astronomie (ou géométrie appliquée) au sein du Quadrivium. La statut nouveau conféré à la géométrie par la mathématique moderne, permet de donner à cette pétition un second souffle, et une seconde dimension. La Géométrie n’y apparaît plus tant comme un art libéral parmi les Sept que comme le signe de leur maîtrise bien harmonisée, qu’on pourrait symboliser par le nombre Huit : c'est une manière de comprendre la lettre G entre équerre (quadrivium) et compas (trivium). Qu’il nous soit permis de rapprocher ces remarques de l’expression maçonnique l’Acacia m’est connu, à laquelle nous pourrions associer le sceau du Noeud Eternel.

     

    LA GRUE

     

    Nous voudrions encore faire remarquer que l'acacia, qu'il soit biblique ou Robinia, appartient à la grande famille des Fabacées, encore appelées Papillonacées du fait de la ressemblance de leurs fleurs aux papillons. Ce mimétisme est la signature d'une activité psychique bien plus vaste. Les légumineuses jouent effectivement un rôle écologique fondamental et pour ainsi "respiratoire" en fixant l'azote dans le sol ;  aussi les fèves ont toujours évoqué les embryons, et la teneur en albumine de certaines variétés (vesce, lentilles, soja)  les rapproche d'ailleurs des matières animales. En Egypte on appelait "champ de fèves" l'endroit où stationnaient les âmes en attente de réincarnation, et dans son Discours sacré Pythagore précise que les fèves « servent de point d'appui et d'échelle pour les âmes pleines de vigueur, quand, des demeures de l'Hadès, elles remontent à la lumière ». Aristote s'expliquera cette curieuse conception en signalant que la tige des fèves ne possède pas de noeuds (agonatos), laissant la voie libre au passage des âmes. Cette remarque prend toute sa force si l'on s'avise de la nature franchement scalaire des légumineuses : leur gousse s'ouvre en deux valves bien symétriques, enveloppant des fèves qui ont chacune leur place. Cette symétrie bien marquée et cette belle ordonnance ne peuvent manquer d'évoquer le concept d'échelle. Dès lors, il nous apparaît que si la tige n'a pas de noeuds, c'est qu'en son essence la fève est le Noeud, ou l'âme du monde (Azoth).

      

    Au-delà des vertus diététiques que pouvait revêtir l'abstention de fèves protéagineuses, leur indéniable caractère de tabou dans le pythagorisme pourrait ainsi être secrètement liée à leur valeur de totem. Il semble pourtant exister des variétés de légumineuses dont l'animalité a d'ors et déjà été métamorphosée dans la qualité mellifère des fleurs : ainsi en est-il de l'acacia Robinia (dont le miel est bien connu) et de manière plus complète encore par le caroubier (qu'on pourrait appeler acacia Ceratonia) dont les fleurs donnent un miel utilisé dans les pays méditerranéens, et dont les graines ont une qualité nutritionnelle proche du pain (donc essentiellement sucrée). Cela pourrait expliquer qu'on donne à cette "fève sublimée" le nom de fève de Pythagore. Ces graines de caroubier étaient même réputées pour leur symétrie, c'est à dire qu'elles constituaient des "petits poids" sensiblement égaux, qu'on a utilisés pour définir les "carats". Aussi l'alimentation de sauterelles et de miel sauvage du Baptiste dans le désert de Judée pourrait nous renvoyer doublement au caroubier, qui supporte effectivement les conditions désertiques, et dont l'utilisation aurait été traditionnelle parmi les naziréens (et même après le naziréat, l'auteur du Zohar se serait nourri de caroubes quand il se cachait des Romains). L'appellation locust tree est en fait commune à l'acacia Robinia et au caroubier — et l'on pourrait dès lors baptiser ce dernier acacia Keratonia, car pour les grecs, la torsion de ses gousses n'évoquent pas des sauterelles mais des cornes. A ce titre nous trouvons intéressant le rapprochement que propose René Guénon entre la corne keraton et la foudre keraunos.

     

    Le caractère à la fois mellifère — le sang des fleurs — et panifère du Caroubier suggère de le considérer comme une véritable corne-abondanceIl existe entre ces deux aspects une polarité qui rappelle celle des frères Abel et Caïn : car si le miel sauvage de l'abeille indique une perfection de nature, la sauterelle renvoie dans l'imaginaire juif aux plaies d'Egypte et à l'expérience du travail terrestre : la "puissance d'élévation" de la sauterelle suggère effectivement une puissance technique, voire constructive, et nous ferons remarquer que cet insecte a donné son nom à un instrument de maçon très utile : la fausse équerre. 

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

    Nous avons comme deux "confirmations" de la relation entre cette plante et Jean-Baptiste. D'abord, le mot hébreu pour caroube est חרוב qui se prononce de manière proche du kérub, l'intercesseur divin dont le prophète endosse la charge. Ensuite, ce "pain des pauvres" qu'est la caroube est explicitement associé dans la parabole du Fils prodigue à un acte d'humilité : « Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. ». Ce repentir, cet acte de conversion que prêche le Baptiste, est tout à fait parallèle à la signification "d'impeccabilité" de l'acacia — et l'on pourra noter que la guématrie de חרוב est 216.

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

       

    Signalons encore que pour les Bambaras, c'est le premier forgeron, encore enfant, qui fabrique le rhombe en bois d'acacia : instrument musical à la sonorité vrombissante, "rugissant comme le lion" — ce qui permet de voir dans l'acacia un analogue végétal précis de la grue, tant ces deux espèces sont fortement liées à la Parole pour cette tradition africaine. Si l'étymologie du rhombe renvoie au "noeud", en héraldique le rhombe plein est appelé fusée, tandis que le rhombe évidé est appelé macle : deux vocables qui nous situent de plain-pied dans le champ du filage ou de l'entre-tissage que nous avons dégagé.

     

    Dans une région voisine, les Dogons sont également dépositaires d'une métaphysique de la Parole bien remarquable. Selon Marcel Griaule, si Amma est le dieu père, Nommo est un couple de jumeaux qui représente le Verbe, et dont le nombre est Huit. Le fil de la parole, dans ses tours et détours, tisse un filet qui est appelé soy et qui signifie dans le langage dogon aussi bien « c'est la parole » que le nombre Sept. Si le Verbe lui-même est le Huit, le filet est son "vicaire", le Seigneur du Verbe qui est le nombre Sept. Ce filet nous rappellera la toile de Wyrd que tissent les Nornes au pied d'Yggdrasil, et qui embrasse l'univers tout entier.

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

    Et c'est précisément, semble-t-il, dans la religion nordique que le mythe de l'Arbre du Monde revêt sa forme la plus aboutie : les neuf mondes du frêne géant Yggdrasil y sont décrits avec un luxe de détail. Dans la culture indo-européenne plus généralement, c'est de l'axe du monde que s'écoule l'ambroisie qui sera l'enjeu d'un vol : et dans la mythologie nordique, c'est Odin qui dérobe l'hydromel poétique. Aussi nous paraît-il cohérent que l'arbre du monde doive posséder une caractéristique spécifique, susceptible d'une fermentation  : tel le frêne à manne, ou l'acacia dont les fleurs mellifères donnent un miel bien connu. La fonction axiale de l'Acacia n'en devient que plus forte.

     

     

     

     

    CABALE

     

     

    Pour les kabbalistes, l'Informe est une ligne verte (kav yarok) « qui entoure » le monde tout entier — et cette ligne indique l'Intelligence, source des Sept sephiroth inférieures. Nous dirons quant à nous que cette spire sanctifie les 7×7 portes de l'intelligence dans le nombre de Pentecôte : la Mère déployée par le vin spirituel s'y révèle Connaissance (3² + 4² + 5²). Qu’il nous soit alors permis de faire remarquer que la guématrie du mot hébreu désignant l'acacia, Shitta שִׁטָּה, est égale à 314 comme la valeur "plus classique" de Shaddaï. En Apocalypse (1:8) on trouve la description suivante de Shaddaï : « Je suis l'alpha et l'oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout-Puissant ». Ce qui caractérise effectivement ce Régent comme Architectonique :  « rapport des parties entre elles et avec leur tout ». Et le nombre π dont la valeur transparaît dans le 314, semble en tant que symbole du Cercle pointer vers un même opérateur de totalisation.

     

    Ces deux mots Shaddaï et Shitta, en plus de leur identité dans le nombre et la fonction, sont encore phonétiquement équivalents. Car du point de vue phonétique universel, ils sont composés par seulement deux consonnes : la première (CH) leur est commune, tandis que les secondes sont équipollentes : le D n’est que la variante voisée du T. Allons plus outre dans ce yoga phonologique.

     

    Que peut nous évoquer le chuintement du CH ? Toutes les consonnes dites fricatives réalisent un équilibre entre le passage de l’air et son occlusion. Mais seules les sifflantes (S), les chuintantes (CH) et les proprement fricatives (F) sont continues. Le CH, articulé au milieu du palais, est le plus propre à exprimer un équilibre continué : et l’on fait effectivement l’expérience de sa nature « retenue » par opposition au caractère « fuyant » du sifflement et du frottement. Au final, le CH s’avèrera être le son d’un équilibre dynamique, d’une mise sous tension réciproque qui dresse élastiquement l’espace comme théâtre vide des événements. Inversement, le couple T/D se révèle dans l’idée d’une frappe dirigée (T), ou moins violemment, dans le fait de pointer (D).

     

    Ces deux gestes — tension élastique et frappe — correspondent précisément à deux concepts d’archerie bien distingués par les grecs : c’est d’abord bander l’arc, et seulement ensuite armer l’arc pour lancer la flèche. En conclusion, ce sont bien l’arc et la flèche qui se dévoilent dans les noms Shaddaï et Shitta, et on pourra les représenter sous forme vésicale. Quant à Metatron (Intellect Agent), son nom vaut également 314, il est traditionnellement le Visage et le Mesureur du Seigneur — qui pourraient bien renvoyer cette même figure vésicale : contenance du Christ en gloire chez les chrétiens, et mesure du poisson chez les pythagoriciens.

     

    LA GRUE

     

     

    Avant de poursuivre nos explorations maçonniques, nous devrons développer quelques outils en appliquant notre échelle générique sur trois plans : les arts, la science et la religion. Les arts et les sciences se déploient dans un ensemble de disciplines ou de doctrines ; par là elles se prêtent à un certain discernement qui permet d'en compter 9 sans modifier la qualité septénaire de la série. Leur "fond commun" est bien résumé par Rudolf Steiner : « Surmonter le sensible par l'esprit est le but de l'art comme de la science. Celle-ci surmonte le sensible en le résolvant totalement en esprit. Celui-là en implantant l'esprit dans le sensible ».

     

     

       

    ECHELLE DES ARTS

     

     

     

    L’idée d’une échelle des arts prend son origine chez Hegel, qui dans son Esthétique, classe les arts selon une échelle d’expressivité croissante. Il distingue ainsi cinq arts : architecture, sculpture, peinture, musique, et poésie. Hegel discute un peu la danse à la suite de la poésie, mais selon lui elle n’est pas assez aboutie pour avoir son principe en elle-même.

     

    Un critique d’art franco-italien, Ricciotto Canudo, avait milité pour faire du cinéma le sixième art. Puis, laissant à la danse cette sixième place, il promut le cinéma, dans un Manifeste de 1923, au rang désormais célèbre de septième art. Pour nous, le cinéma n’est pas essentiellement différent de la danse et du théâtre : il relève d’abord des arts du spectacle.

     

    En réalité, Rudolf Steiner avait déjà étendu l’échelle de Hegel à 7, en la complétant par l’eurythmie (une forme de danse) et l’art social. Cette qualité « politique » du septième art est suggérée par le sens hégémonique (guider, conduire) que les Pythagoriciens attribuaient au nombre 7 : « Car seul, ne meut pas et n'est pas mû ce vénérable Chef et Recteur dont on pourrait justement dire que le nombre Sept est l’image » — rapporte Noël Aujoulat. Encore appelé « vierge sans mère » le nombre 7 est effectivement le seul au sein de la Décade à n’être ni engendré (sans mère), par sa qualité de nombre premier, ni engendrant (vierge), parce que son plus petit multiple est déjà hors de la Décade.

     

    L’extension à 9 de cette échelle consiste à inclure l’art du théâtre (qui participe de la poésie et de la danse) symétriquement à l’art du dessin (qui participe de la gravure et de la peinture). 

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

     

     

    ECHELLE DES SCIENCES

     

     

    Notre organisation des sciences recoupe en grande partie leur classement par « degré de pureté », tel que défini, non sans un certain humour, par la communauté scientifique. Mais nous apportons une légère retouche "aux extrémités" : en englobant la sociologie sous le terme plus général d’Anthropologie, et en identifiant la mathématique avec la Physique.

     

     

    LA GRUE

     

     

    Cette seconde modification nécessite bien une explication. Par le terme Physique, nous avons ici en tête deux aspects polaires : d’une part la mécanique, d’autre part ce que nous appelons chimie profondeAu XIXème, prodigue en classifications, la mécanique était généralement comprise comme une partie des mathématiques. L’idée d’une mathématique purement logique, délivrée de tout impératif de réalité, relève à nos yeux d’un état pathologique de la science. C’est bien au fait d’être d’emblée physique qu’elle doit sa « déraisonnable efficacité » dans le monde ; mais une efficacité dont l’objet est d’abord minéral, soit proprement chimique. C’est cette mathématique génératrice dans l’inorganique que nous appelons chimie profonde.

     

    Novalis, sublime poète et chantre des sciences, a résumé ces remarques dans son style si particulier : « La chimie est l’art de la matière / unisono / la mécanique, est l’art du mouvement / dissono / Physique / synthèse »

     

    Par opposition à cette physique mathématique, nous regroupons essentiellement la chimie classique (des réactions chimiques) avec la physique qualitative. Elles ont en commun de consentir à une certaine coupure épistémologique : plutôt que de tout réduire à une mécanique trop complexe, elles acceptent de travailler avec une part d’ignorance ; elles introduisent des variables nouvelles de type « thermodynamique ». Par cette souplesse, ces approches se révèlent théoriquement plus appropriées pour comprendre le monde vivant. La philosophe Bernadette Bensaude-Vincent nous en donne la formule : « Ne pas disqualifier la matière, au sens de la dépouiller de ses qualités, telle semble l’exigence primordiale des chimistes. Cela signifie que les propriétés sensibles sont considérées comme essentielles (…) mais aussi que la matière est disposée à agir ».

     

    Si notre Université a son répertoire de sciences, la tradition ésotérique rapporte quant à elle l’existence des trois sciences hermétiques : la magie, l’alchimie et l’astrologie. On peut considérer la magie comme une hyperphysique, l’alchimie comme une hyperchimie, et l’astrologie comme une hyperbiologie. La kabbale est parfois comptée parmi les sciences hermétiques. On dira avec René Alleau qu’elle est une variante métaphysique de l’astrologie, et qu’elle touche d’autre part à une anthropologie sacrée. L’extension à 9 de cette échelle des sciences inclura donc la kabbale en symétrie de la psychologie.

     

    LA GRUE

     

     

     

    ECHELLES RELIGIEUSES

     

     

    Contrairement aux arts et aux sciences, le champ religieux ressortit au transcendental, qui ne se déploie pas dans des formes bien définies (disciplines ou doctrines) mais plutôt selon des moments, qui s'interpénètrent davantage et ne peuvent être que suggérés. On peut les évoquer de manière expéditive au moyen des 7 processus de vie — ou des 7 sacrements qui forment l’aspect pour ainsi dire involutif des processus de vie.

      

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

    Mais nous préférons présenter ce septénaire sous une forme plus appliquée, que nous qualifions de topique. Sur le plan du microcosme c’est une topique des opérations psychiques, et sur le plan du macrocosme elle donne un prototype des lieux de la ville.

     

     

     

    1. psychotopie 

     

     

    Nous déroulons le processus de manière succincte : la perception d’un objet extérieur est représentée sous forme de sensation ou image. La pensée ou entendement (Verstand) est une représentation qui devient consciente d’elle-même : elle abstrait la forme qui était comme imprimée dans l’image, et lui confère dès lors une certaine configuration, un ensemble de rapports nécessaires qui n’étaient que latents dans l’image.

     

    Par miséricorde & jugement l'on entend le Sujet en sa pure activité, et qui crible ses pensées à l'aune de son Seigneur.

     

    Mais la configuration de la pensée porte encore les stigmates de l’extériorité : il faut par une étape supplémentaire rendre compte de ces configurations de manière génétique. Créer un ordre par soi-même plutôt que de simplement l'abstraire de la sensation. Cette force de remembrement de la pensée est appelée raison (Vernunft) et elle s'apparente à la certitude de la Foi. On peut encore l’appeler mémoire au sens encyclopédistique qu’avait ce terme à la Renaissance : « une science et une méthode, qui n’est pas seulement une façon d’organiser, ou de classifier les savoirs, mais de les achever en découvrant les choses que l’on ignore ».

     

    Par la passion, cette puissance de raison génétique peut sortir d’elle-même pour se lier concrètement au corps du monde. Elle trouvera sa place par l'exercice de l'Amour.

     

    Alors seulement se déploie la force proprement téléologique du projet, de la grande Espérance qui est le soutien de tout. 

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

      

    Après coup, il nous est apparu que ce processus septénaire était l’objet précis de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel — et qu’on en trouvait les prodromes dans les sept Qualités de la nature de Jakob Böhme. Le philosophe teutonique fut justement reconnu par Hegel comme un précurseur de la pensée dialectique, au sens précis qu’il donne à ce terme : pensée de la contradiction dans un schème dynamique.

     

    Pour nous ce processus épistémologique est "à découvert" dans le cycle de croissance du végétal (germination, feuillaison, floraison, fécondation, fanaison, fructification, multiplication) et nous pensons qu'il constitue une herméneutique féconde de l'acronyme V.I.T.R.I.O.L. (Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Operae Lapidem).

     

     

     

    2. topographie

     

     

     

    Les frontières marquent la limite entre l’intérieur et l’extérieur de la ville. Cette ligne de borne renvoie à la vertu de Justice, ce que suggère encore la parenté des Hôrai et de Thémis.

     

    Les habitations sont les espaces de vie, dont l'équilibre délicat commande la Tempérance.

     

    Au gymnase les corps développent la Force  : la gymnastique est la composante "spartiate" du système éducatif grec.

     

    En agora la cité prend conscience d'elle-même, et prend avec Sagesse ses décisions politiques.

     

    Par l’école, généralement attenante à un gymnase, est dispensée la partie plus proprement intellectuelle ou "athénienne" de la paiedia, récapitulée dans la notion de mousiké. Dans son aspect plus encyclopédique et philosophique, l'école devient le lieu (Académie, Lycée, ...) où se recueille et s'approfondit la tradition.

     

    C’est dans l’espace du temple, qui est la maison d’un dieu dans la mentalité grecque, et plus généralement dans l’espace des festivités et du théâtre que la population se vit comme une communauté intégrée dans l’ordre cosmique.

     

    Enfin nous verrons le port comme symbole d’un projet missionnaire : il s’agit de porter, de faire rayonner une culture par delà ses frontières.

     

    LA GRUE (1/3) - Moires

      

    Précisons encore que la frontière, en amont des remparts, est d’abord le lieu des champs et que ce premier topos est profondément lié au travail. De manière plus générale on peut comprendre le travail, au sens propre, comme le processus qui transforme une extériorité. Le premier topos — frontière de la ville ou processus de perception sensorielle — représente le prototype du travail en tant qu'il articule notre relation avec un dehors.

     

     

     

    3. topique des métaux 

     

     

    Nous voudrions compléter ces topiques par des remarques plus "acrobatiques", qui définissent une échelle des métaux.

     

    Il n'aura certainement pas échappé que notre échelle est homogène au planétaire ; Dante donne les correspondances canoniques dans son Banquet (II, 13) — et nous les reprenons ici à une différence près, qui ne concerne pas les correspondances mais l'ordre dans lequel nous les présentons. Le discours de Dante suit fidèlement l'ordre babylonien des planètes (Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne) qui correspond aux périodes de révolutions croissantes. Mais notre tableau sera présenté en permutant les positions de Mercure et Vénus, ce qui revient à ordonner les planètes selon leur distance à la Terre. 

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

     

    Nous définissons cette échelle des métaux en constatant, de manière très globale, l'affinité de chaque métal pour un topos — ce que nous développons par souci de simplicité dans le cadre topographique, mais cela est tout aussi valable dans le cadre épistémologique.

     

     le  plomb définit une variante métaphysique de la corde à noeuds. Le fil à plomb est avec le gnomon l'instrument de l'arpentage et de l'implantation cadastrale. Les "traités de la corde" indiens (sulbasutra) utilisent parfois le gnomon pour orienter dans l'espace la construction rituelle des autels. Pour la mathématique grecque, le gnomon a pris le sens d'équerre, qui nous renvoie directement au fil à plomb (perpendiculum). De manière plus technique, il a existé un instrument réunissant précisément ces deux aspects : c'est la groma des arpenteurs romains — ancêtre de l'équerre optique — qui viendrait directement du grec "gnomon" par une simple déformation (gn/gr) de l'étrusque. Ce défrichage et ce bornage nous renvoient à la mise en ordre du Chaos primitif.

     

    LA GRUE (1/3) - Moires

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses  l'étain est le prototype de ce qui enveloppe. Il existe un débat en architecture relatif à la primauté du mur ou du toit. Pour nous, la verticale et l'horizontale renvoient à deux dimensions de l'architecture — le mur est bien l'opérateur du lieu, mais le toit est ce qui définit la demeure : on vit sous un même toit. En pratique les couvreurs utilisent le zinc (zink), fonctionnellement apparenté à l'étain (zinn) et nommé "étain des Indes". A l'intérieur ce métal servait à l'étamage des ustensiles, dont le choeur bien rangé ravissait Xénophon, tant la belle vaisselle empreint la maison de ses ondes hospitalières. Chimiquement, l'étain est apparenté à la silice, matière première du verre, ce qui souligne encore une tendance caractéristique à se faire vaisseau. Dans le champ épistémologique, la théorie joue vis-à-vis des phénomènes une même fonction de condition formelle ; situation qui inspire classiquement la métaphore du filet de pêche, et que le zen exploitera de manière plus ironique en remplaçant le filet par une calebasse. Pour les pythagoriciens, le Nombre sera la forme de toute révélation.

     

    LA GRUE (1/3) - Muses le fer embrasse le conflit. Sa dureté l'a rendu indispensable à la guerre ; et la culture moderne du sport, substitut à l'activité guerrière, affûte en général les corps par la fonte. Si le fer tue par la pointe de l'épée, il est aussi symbole de santé. Les Jeux Olympiques sont un pur produit de la recherche de l'excellence (arété), de la promotion aristocratique du fer de lance qui est aux fondements de la culture grecque. Les mots affinage et affinité, liés par l'étymologie, ressaisissent cette puissance de mort et de vie. Leur rapprochement sémantique pourrait à bon droit être dénoncé comme artificiel, mais il s'explique par la topologie : l'affinage qu'induit le processus fer augmente la surface de contact des substances, et par là même, la force mystérieuse des Affinités.

     

    LA GRUE (1/3) - Muses  l'or désigne un centre incorruptible. C'est donc sur lui que s'accorde la règle d'or qui doit conduire d'une voix Immortelle tout organe éthique. Plus généralement toutes les instructions sacro-saintes seront gravées sur des matières réputées inaltérables : dans le marbre, en lettres d'or, et pour le légendaire hermétique dans la gemme smaragdine. 

     

    LA GRUE (1/3) - Muses le mercure est toujours emblème de la fonction médicale. Cette relation déborde de loin le seul domaine du "symbolisme" : le mercure a joué matériellement un rôle de premier plan dans les traditions médicales qui se proposent d'extraire les vertus les plus secrètes et les plus puissantes du monde naturel : les alchimies minérales. Son nom indien (rasayana) évoque directement la nature de solvant du mercure, dont dépend sa qualité traditionnelle d'intermédiaire ou de catalyseur ; et il faut remarquer le caractère anomalique de sa fluidité, que nous mettons en relation avec le mystère de l'Anomie. Le mercure apparaît comme une force d'harmonisation par l'amour qui doit inspirer la mission de l'école : avant de remplir les têtes, l'éducation doit former et soigner l'âme, nous dit Platon, lui rendre habituels l'analyse logique et la synthèse plastique.

     

    LA GRUE (1/3) - Muses le cuivre marie un rouge chaleureux à une verdeur aquatique : il entra d'abord dans la confection des chaudrons. En polarité avec la puissance formatrice du vaisseau d'étain, le chaudron est plus spécifiquement destiné à accueillir une puissance transformatrice. C'est pourquoi ce métal s'illustre particulièrement dans les travaux de nature rituelle et purificatrice. Il est prisé pour les alambics, et l'on peut penser qu'il entre en bonne part dans la composition des bassins rituels, telle la mer d'airain, qui collectent symboliquement une eau de foudre. On fabrique des instruments de musique en cuivre :  ce furent d'abord les trompes et les trompettes, dont la tradition dote les messagers du ciel. Le processus cuivre semble conducteur d'un abracadabra, d'une Parole magique ; ce que suggère de manière bien énigmatique le mythe d'Hiram. Ses opérateurs principaux — mer d'airain, triangle d'or et marteau mystique — renvoient effectivement à des fonctions de l'oreille. Car le bassin rituel est littéralement une cuve à ondes, formellement identique à un tympan ; ce tympan est en contact avec l'osselet marteau, tandis que sa géométrie courbe offre à l'observation otoscopique un reflet caractéristique, en forme de triangle lumineux.

     

    LA GRUE (1/3) - Muses  l'argent est pour Marx une cristallisation spontanée des échanges, un étalon qui les rend commensurables. Cette puissance de communication est la voix comme pur vouloir-dire, comme lieu vide du langage : un sel qui exhausse toute chose. Son éclat métallique, associé à une blancheur naturelle, lui confèrent un pouvoir réflecteur unique : l'argent ne prend rien de la lumière, il la restitue de manière pure. Comme miroir, on le met au lampadaire, et à tous les phares qui éclairent les routes — maritime, aérienne ou terrestre. Le nom arabe des Pléiades (thuraya) signifie autant beauté que chandelier du ciel : ce qui justifie de les rapporter à la navigation. Le concept de viatique embrasse parfaitement ces deux modalités de l'argent — il assure au voyageur un périple favorable vers les îles Fortunées, « le soleil et la lune » selon la formule acousmatique.

     

     

    LA GRUE (1/3) - Moires

     

     

     

    Nous n'avons fait qu'effleurer ce thème passionnant de l'échelle métallique — dont les ramifications nous semblent à vrai dire si profondes qu'une étude plus poussée nous conduirait trop près de la folie. 

     

     

     

     

    SYNTAGMES MAÇONNIQUES

     

     

     

    Forts des séries précédentes, nous allons constater que de nombreuses expressions ou tendances de la franc-maçonnerie se laissent ressaisir comme l’empreinte directe des niveaux extrêmes (1 et 7) de l’échelle.

     

      le niveau 1 correspond dans l’ordre des arts à l’architecture, dans l’ordre des sciences à la mathématique, dans l’ordre topographique à l’espace de la ville, et dans l’ordre épistémologique, en tenant compte de la remarque précédente, au travail. 

     

    Nous sommes donc amenés à comprendre que l’expression maçonnique de « Grand Architecte de l’Univers » est co-extensive à sa méthodologie « mathématique », à son horizon « urbain » de socialité universelle (plutôt que strictement templier), et enfin à sa « glorification du travail ».

     

      le niveau 7 correspond dans l’ordre des arts à la pédagogie, dans l’ordre des sciences à la magie, dans l’ordre topographique au port, et dans l’ordre épistémologique au projet.

     

    La pédagogie est l’art dont usent les maîtres pour conduire leurs élèves ou disciples, et nous voudrions suggérer qu’on découvre là précisément le sens du syntagme « art royal ». De nature fondamentalement sociale, la pédagogie devient à grande échelle un pouvoir de direction politique qui correspond à la fonction royale. Et par le mot politique, nous entendons davantage que la vie des hommes dans le siècle : c’est bien plutôt du destin cosmique de l’humanité dont il question. De tels enjeux sont toujours l’affaire de mages, blancs ou noirs, qui restent cachés aux yeux des hommes. 

     

    Par le concept de gouvernail, le gouvernement du monde est encore profondément lié à la navigation. Pour nous, c’est dans cet esprit que François Trojani peut parler de "conduire jusqu’au but le galion de l’histoire", où les indispensables "visées métaphysiques" accompagnant cette navigation correspondent au sens que nous donnons au mot projet.

     

     

     

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses . CANON EDUCATIF

     

     

     

    Le dernier sens de la grue existe encore dans notre langue : c’est un engin de levage, dont les performances mécaniques — qu’on peut grossièrement décrire comme le rapport élevé entre la capacité portante et le poids propre — ont fait penser à la grue. Quoi de plus étonnant en effet, que ces oiseaux qui volent parfois au-dessus de l’Himalaya à plus de 10000 mètres d’altitude, et qui, une fois au sol, se contentent de tenir sur de fines échasses ?

     

    A ce titre, on peut considérer la grue comme un emblème de la pulsion technique en l'homme, de la pulsion à s'élever au-dessus de la nature. Platon donne l'homme correctement éduqué pour le plus paisible des animaux, mais pour le plus sauvage « quand il a été l’objet d’un élevage insuffisant ». Critiquant l'éducation trop intellectuelle de son temps, Nietzsche renoua avec le sens biologique de la culture pour penser une éducation totale ; et il est significatif qu'il s'attachât à la figure de Zarathoustra, prophète de la mission terrestre et technicienne de l'homme, qui aurait promu l'agriculture et la domestication des bêtes.

     

     

     

    SENS DU PÔLE VOLONTAIRE

     

     

    C'est en opposant les qualités premières aux qualités secondes que les philosophes de la nature du XVIIs ont développé une vision mécaniste du monde. Pour Descartes, la réalité objective consiste simplement dans l'étendue, tandis que « les couleurs, les odeurs, les saveurs, et autres qualités semblables » ne sont en fait « rien d'autre que des sentiments et n'ont aucune existence hormis de ma pensée ». C’est à l’empirisme de Locke que l’on doit une caractérisation plus précise des qualités premières inhérentes aux corps : étendue (size), figure (shape), nombre (number), impénétrabilité (solidity), état de mouvement (mobility). A vrai dire, cet "état de mouvement" ne nous semble pas inhérent aux corps, mais assimilable à cette "quintessence" que cherchent à abstraire les philosophes mécanistes.

     

    Goethe en son temps s’était déjà récrié contre cette attitude unilatérale, qu’il jugeait contraire à l’esprit véritablement scientifique ; les qualités secondes étaient pour lui réelles au même titre que les qualités premières. Au début du XXs, Rudolf Steiner sera le héraut de cette science goethéenne, et il décrira une organisation sensorielle originale, comptant 12 sens, qui va nous permettre de rapporter les qualités premières à un "sous-groupe" sensoriel.

     

    Cette intuition possède un remarquable précédent en la personne du pédagogue morave Comenius, actif en Europe centrale au même moment que les philosophes mécanistes ; il rencontrera même Descartes en 1642, et en dépit de leurs divergences ils s’entendront sur la mission universelle de la science. En ce sens, on peut voir Comenius comme un porte-parole de la Rose-Croix. Il organise les sens humains selon le « Triangle Pythagoricien » : en 5 sens externes (sens classiques), 4 sens internes et 3 sens intimes.

     

     

    LA GRUE

     

    A vrai dire, les sens internes et intimes de Comenius appartiennent davantage aux facultés de l’âme qu’aux sens à proprement parler, et il revient à Rudolf Steiner d’avoir exposé une organisation proprement sensorielle de l’homme : il distinguera alors 4 sens inférieurs (toucher, vie, mouvement, équilibre), 5 sens intermédiaires classiques (odorat, goût, vue, chaleur, ouïe) et 3 sens supérieurs (parole, concept, ego).

     

    LA GRUE

     

    Pour exotique que paraisse cette conception a priori, il faut pourtant bien convenir que la sagesse populaire, aussi bien que le spécialiste, fait déjà usage du sens de l’équilibre-orientation (ou vestibulaire), du sens de la proprioception (ou kinesthésique), du sens de la vitalité (engagé à chaque fois que l’on évalue son état intérieur) et du sens de l’identité (dont Steiner situe la source dans le sens du toucher). Une observation sans préjugés de notre relation à autrui attestera encore que sa parole, les idées qu’il communique et sa propre personne sont bien perçus en tant que tels, comme des faits primitifs et non pas abstraits ou induits à partir d’un continuum sonore. 

       

    Nous soutenons que les 4 qualités premières de Locke se rapportent aux 4 sens inférieurs de Rudolf Steiner, et à la formule sapientale « Mais toi, Seigneur, tu as tout réglé avec mesure, nombre et poids » — ce que nous résumons dans un tableau. 

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

     

     

    1. parole de Bambara

     

     

    Pour nous la grue possède un ensemble de propriétés remarquables :

     

    • le jargon de la grue, d’une puissance exceptionnelle puisque son « grou » s'entend jusqu'à quatre kilomètres, révèle un sens supérieur de la vie, qui se manifeste pour ainsi dire à découvert dans le chant : de l’abondance du cœur la bouche parle.

     

    • la danse de la grue, dont la grâce continue à inspirer certaines danses au Japon (Shirasagi-no-Mai) ou chez les Alevis (semah), révèle un sens remarquable du mouvement, qui est sens de la figure et du temps.

     

    • le vol de la grue enfin, capable des plus longues migrations, révèle un sens extraordinaire de l’orientation dans l'espace.

     

     

    La grue possède donc au plus haut degré les sens mécaniques, qui sont encore les 3 piliers maçonniques : la vol exprime la Force, la danse la Beauté, et le chant la Sagesse. Par ces flambeaux, les maîtres se font architectes du temple humain, et nous dirons avec les chinois que leur tâche consiste à « éduquer les grues ». 

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

     

    Pour la tradition bambara du Mali la grue couronnée est « le commencement de tout commencement du Verbe ». Et il est étonnant que les "propriétés remarquables" que nous avons relevées soient, dans cette tradition, précisément transposées dans le champ de la parole. Elle y deviennent trois attributs fondamentaux du Verbe : le cri modulé de la grue se rapproche du mot, sa parade nuptiale offre un ensemble de gestes inoubliables, et les couleurs de son plumage sont comme le signe excellent qui a été montré à Moïse après la sortie d'Egypte, ainsi que le rapporte un midrash : « Construis-moi une demeure — Maître de l'Univers, répondit Moïse, d'où prendrais-je du feu rouge, jaune, noir et blanc ? — Fais selon le modèle qui t'a été montré sur la montagne ».

     

     

     

    2. marche de Barazzetti 

     

     

    Rudolf Steiner a encore donné à chacun des 12 sens un correspondant zodiacal. En particulier, l'orientation est attribuée au Sagittaire, le mouvement au Capricorne et la vie au Verseau. Dans la conception bien connue de "l’homme zodiacal", ces signes régissent respectivement les chevilles, les genoux et les cuisses. 

     

      Comment se conjuguent les forces dans l’homme quand il marche ?

     

    • la cuisse, muscle le plus puissant du corps, développe la propulsion d’avant en arrière. 

     

    • le genou se meut essentiellement selon un cercle, au mouvement de la cuisse il ajoute une élévation de bas en haut.

     

    • la cheville apporte l'angle de direction, de gauche à droite.

     

    Par son chant, par sa danse et par son vol, la grue murmure les secrets de la bipédie, symbolisée par le système de référence anatomique des 3 plans de l’espace (frontal, transversal, sagittal) — que le diagramme de Barazzetti capture sous forme épurée.

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

     

     

     

    3. pensée de Bourbaki

     

     

     

    Le célèbre pédagogue suisse Jean Piaget — qui reconnût en Comenius un des pères de sa discipline — appliqua la découverte des structures-mères de Bourbaki aux « structures opératoires de l’intelligence » progressivement acquises par l’enfant au cours de son développement.

     

    L’approche des mathématiques du groupe Bourbaki aura marqué le XXème siècle par son structuralisme. Dans un article célèbre, bien nommé L’architecture des mathématiques, ils discutent la notion de structure et reconnaissent l’existence de trois « structures-mères » : structure d’ordre, structure topologique et structure de groupe. Et s’ils n’y reconnaissent pas l’ordre traditionnel (algèbre, analyse, théorie des nombres, géométrie) il n’en demeure pas moins que chacune de ces structures « transversales » entretient une affinité marquée pour l’une des grandes catégories traditionnelles.

     

    Il ne paraîtra incongru à personne de reconduire la structure de groupe au domaine de l’algèbre, la structure topologique à la topologie, et la structure d’ordre à l’analyse. Cette dernière correspondance mérite une petite justification : c’est que la notion d’extremum constitue la clef de l’analyse et qu’elle dépend absolument de la donnée d’un ordre sur un ensemble. Dans un esprit proche de « l’épistémologie génétique » de Piaget, nous suggérons ainsi :

     

    • que la structure de groupe renvoie à la capacité spécifiquement cognitive de discriminer, et que le processus dichotomique s’énonce spontanément sur les valeurs de la gauche et de la droite.

     

    • que la structure topologique permet d’appréhender la configuration ; elle repose sur la relation de voisinage qui se traduit par l’antinomie entre le proche et le lointain, et nous reconduit à la coupure ontologique entre la terre et le ciel.

     

    • que la structure d’ordre permet de se situer dans un réseau ; elle détermine une flèche entre l’avant et l’après — et c'est naturellement que 2 < 3 peut se traduire avec le mot après (plutôt que "à droite" ou "au-dessus").

     

     

    Les trois attributs de la grue déploient les structures-mères de la mathématique.

     

     

    LA GRUE (1/3) - Muses

      

     


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